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2025

Marius Gilbert : "repenser le lien social comme fondement démocratique"

Depuis 2020, le nombre de personnes qui se reconnaissent dans une vision de la société emmenée par un dirigeant fort ou autoritaire, qui s’appuie sur une rhétorique qui désigne des boucs émissaires, glorifie la nostalgie du passé, renvoie à une identité nationale forte et se méfie des élites, de la science ou des médias, n’a cessé d’augmenter. En 2023, il atteignait la proportion inquiétante de 6 personnes sur 10 ce qui démontre que les aspirations qui sous-tendent le succès de la droite populiste et de l’extrême droite observée dans de nombreux pays du monde sont bien ancrées en Belgique francophone. Cela souligne que, même si l’on peut se réjouir du fait que l’extrême droite n’ait pas réussi à s’y implanter de manière durable, il ne faudrait pas commettre l’erreur d’en conclure qu’elle n’a pas le potentiel d’y prospérer. Entre 2023 et 2024, ce chiffre a cessé de croitre. Il s’est stabilisé et nous nous trouvons donc peut-être à la croisée des chemins entre deux trajectoires. D’un côté, celle qui consisterait à aller toujours plus loin dans l’incarnation politique de cette aspiration à une gouvernance autoritaire, qui nous entrainerait dans une fuite en avant de moins en moins démocratique. De l’autre, celle d’un sursaut salutaire qui nous amènerait à retrouver une trajectoire plus conforme avec la notion de démocratie, de progrès et de solidarité.

De manière un peu paradoxale, la politique de la nouvelle administration Trump et de ceux qui la forment et l’entourent permettra peut-être d’accélérer la prise de conscience des dangers sociaux, économiques et écologiques de la dérive dans laquelle nous emmènent ces aspirations à la « retribalisation », pour reprendre le terme de l’étude. Depuis l’investiture du nouveau président, les citoyens américains voient se décomposer sous leurs yeux, et chaque jour un peu plus, l’État tel qu’ils l’avaient connu jusque-là.

Le président ouvre de nouvelles guerres économiques, assume de nouvelles velléités territoriales et contribue à un renversement d’alliance envers la Russie et l’Ukraine. Et pendant qu’il détruit les relations économiques, diplomatiques et tout le « soft power » des collaborations internationales sur lesquelles s’était construite la prospérité des États-Unis, les administrations fédérales subissent les coupes brutales et arbitraires d’Elon Musk et de son département de l’efficacité gouvernementale, le DOGE qui semble ne faire aucune différence entre une administration ayant en charge les biens publics et une entreprise de la Silicon Valley. Des milliers d’employés sont renvoyés, d’autres sont intimidés en les enjoignant à expliquer ce qu’ils ont fait durant la semaine qui précède, les hiérarchies des agences et administrations fédérales sont court-circuitées. Tout cela pourquoi ? On s’interroge. Car malgré les tonitruantes déclarations de Musk sur le compte du DOGE, les citoyens américains peinent à voir les bénéfices de ces interventions. Le Dow Jones et les actions de Tesla sont en baisse, le prix des œufs est toujours aussi élevé et, dans le même temps, les citoyens font face aux plus vives inquiétudes au sujet de leurs données, et des multiples services rendus par les différentes administrations fédérales dont le fonctionnement est menacé. Et je n’aborde même pas ici les attaques sur la science et les universités qui ne se sont pas limitées aux thèmes du genre, de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, puisqu’elles touchent des domaines aussi larges que la santé et la préservation de l’environnement. Dans son discours « les universités sont l’ennemi », le vice-président JD Vance n’a rien caché de ses objectifs. Tous les savoirs et les expertises qui pourraient se trouver sur la route des volontés présidentielle en matière d’exploitation des personnes et des ressources se retrouvent dans le viseur de la nouvelle administration.

Dans l’univers de Trump, Musk et Vance, il n’y a pas de place pour la nuance, la complexité, la compassion, l’empathie, le respect de l’autre, de ce qu’il peut vivre, vouloir ou souhaiter. Seul compte le rapport de force, la domination et toute information, même s’il s’agit d’une observation scientifique qui décrit une menace ou un danger, loin de susciter la vigilance, sera jugée comme une trahison, un acte déloyal. Pas de place non plus pour les services publics, pour les administrations, pour les corps intermédiaires, pour toutes celles et tous ceux qui, par leurs activités, forment un tissu qui permet de résister aux crises. Seul compte l’individu, sa capacité à se payer de quoi assurer sa protection, son assurance santé, son école, son université, ses forces de sécurités ou ses propres pompiers pour protéger sa propriété californienne des incendies.

Dans l’incarnation de cette politique brutale, Trump et son gouvernement ne traitent plus l’Europe comme un allié, mais comme une des multiples forces géopolitiques qui seraient « injustes » et « hostiles » aux Américains et vis-à-vis desquelles il y a lieu de pratiquer l’intimidation économique et militaire. Et comme l’Europe se sent menacée, les rangs s’y resserrent. Nous sommes contraints et forcés de nous interroger. Quel est notre modèle de société ? En quoi est-il différent ? La voie tracée par Trump, et qui correspond presque mot pour mot au narratif d’une partie de la droite et de l’extrême droite européenne, est-elle réellement celle que nous souhaitons entreprendre ?

L’échec de la politique de Donald Trump à rencontrer les défis contemporains pourrait contribuer à la prise de conscience de la valeur que nous accordons au modèle européen et marquer le recul des aspirations à un leader autoritaire.

Mais même dans ce scénario optimiste, et dans la mesure où les défis sont majeurs et complexes, et si l’on veut que cela soit plus qu’un reflux provisoire, il y a lieu de répondre sur le terrain aux causes qui sous-tendent ces aspirations à une gouvernance autoritaire : le sentiment que les États sont impuissants à régler les grands défis contemporains, les inégalités croissantes entre celles et ceux qui profitent ou subissent la globalisation, ou le constat de démocraties qui n’arrivent plus à se moderniser pour rencontrer les limites d’un modèle représentatif fortement miné par la particratie.

Le monde dans lequel nous vivons est de plus en plus instable du point de vue écologique, économique et politique. Et, comme le souligne le chercheur Olivier Hamant dans ses différents ouvrages, cela conduit à devoir privilégier la robustesse de nos structures sociales, économiques et démocratiques à leur performance. La meilleure manière de le faire, c’est de créer du lien entre toutes les composantes de la société. Rompre l’atomisation, l’isolement. Des travaux récents indiquent que l’épidémie de solitude aux États-Unis, c’est-à-dire l’augmentation très marquée de la proportion de personnes vivant seules, serait une des variables importantes de la victoire de Trump en 2024. Créer des liens, entre les personnes, mais aussi entre les organisations, les entreprises, les administrations, les associations, les acteurs de la santé, de l’éducation, de la recherche, de la culture.

Créer du lien et moderniser notre démocratie apparaissent aujourd’hui comme les meilleurs moyens de consolider une trajectoire de société durable, progressiste et humaniste.