Un texte du Dr. Bruno Colmant, Membre de l’Académie Royale de Belgique pour la Fondation Ceci n’est pas une crise. Une analyse suite à la sortie du 5e rapport de l’étude Noir, Jaune, Blues.
Depuis l’avènement du néolibéralisme (et probablement encore plus lors de la seconde présidence de Donald Trump qui mettra en œuvre un exo-libéralisme), tout devint « marché » : marché de l’emploi et marché des capitaux, dans l’effervescence étourdissante d’une salle d’enchères. Ceci ramène aux théories de Léon Walras (1834-1910), un des plus illustres mathématiciens de l’économie. Il postulait qu’une économie s’oriente vers l’équilibre dans le cadre d’une concurrence parfaite. Ce postulat conduit à la théorie du « tâtonnement walrasien » qu’on peut résumer, à l’instar d’une bourse, comme un lieu d’échanges où les prix se forment par essais et erreurs, ou plutôt par itérations, jusqu’à ce que les intentions d’offre et les intentions de demande coïncident.
Mais il fallait une justification vaguement scientifique à cette supériorité du marché. Elle est venue par la finance moderne, qu’on commença à enseigner dans les années 1970 sous le vocable CAPM pour Capital Asset Pricing Model. Sous certaines conditions (qu’on ne vérifie jamais), le rendement espéré d’un actif financier est intimement lié à celui du marché. Tout est marginal et dilué par rapport à ce dernier. Il ne sert à rien d’imaginer un prix et une rentabilité pour un actif hors du marché puisque celui-ci englobe cet actif. Comme tout est dans tout, il n’y a pas d’échappée. On comprend la puissance politique de cette affirmation si on l’applique à l’économie réelle. Mais ce fameux CAPM, enseigné depuis un demi-siècle, dit autre chose d’encore plus prépondérant : le risque diversifiable n’est pas rémunéré par les marchés. Il faut donc diversifier. Et cela conduit naturellement à l’émiettement de tout, dont le travail que le néolibéralisme anglo-américain veut voir émietté et fracturé, et surtout sans capacité de négociation collective.
Mais il eut encore plus, à savoir l’hypothèse d’une efficience du marché, c’est-à-dire que les prix des facteurs de production reflètent toute l’information disponible qui les concerne. L’efficience des marchés financiers, essentiellement développée par le mathématicien français Louis Bachelier (1870-1946) et l’économiste américain Eugène Fama (1939 —), prix Nobel d’économie en 2013, constitue le socle de la finance moderne. Si les marchés sont efficients et disposent de toute l’information disponible, leur supériorité est établie puisqu’aucun individu ne peut affirmer qu’il détient, de manière continue, des informations qui ne seraient pas connues des autres intervenants. Chacun est « dans le marché » dont il ne peut s’extraire pour le battre.
On comprend le caractère schizophrénique de ce concept puisque les agents économiques savent qu’ils doivent affronter le marché par leurs actes spéculatifs tout en sachant qu’il leur est impossible d’en battre systématiquement les performances. Les hommes luttent contre une perfection et un aboutissement qui leur est interdit. Est-ce que tout cela est très solide d’un point de vue intellectuel ? Très honnêtement, et bien que je l’enseigne depuis trente ans, je n’en sais plus rien. Cela ressemble à un horoscope ou à l’aruspicine, c’est-à-dire l’art divinatoire de lire dans les entrailles d’un animal sacrifié pour en tirer des présages quant à l’avenir. Quoiqu’il en soit, cet axiome d’efficience fut idéologiquement capturé pour légitimer la supériorité de l’efficacité de l’économie néolibérale.
Le contexte économique néolibéral anglo-américain a donc transformé l’homo politicus en homo economicus, voire en homo numericus. En effet, l’économie de marché néolibérale est inductive et fluente. Elle ne s’embarrasse d’aucune doctrine politique. Elle transporte son aléa, comme un cours de bourse évanescent et amnésique de lui-même.
Elle exige que les agents économiques soient des mobiles microcapitalistes, enfermés dans des systèmes avec d’autres individus semblables en concurrence absolue avec eux, centrés sur la recherche exclusive de leur prospérité individuelle et que le capital peut donc agréger ou dissocier en fonction des circonstances et prospectives. Dans cette logique, la conscience politique disparaît au profit d’un désir de consommation insatiable. Et surtout, l’absence de protection sociale satisfaisante risque de contraindre les travailleurs à une mobilité incessante, prédatrice et évidemment anxiogène et mortifère. Le modèle néolibéral entretient l’intranquillité morale et sociétale que seule la consommation peut apaiser. D’ailleurs, la finalité de l’atomisation complète de la société, au sein de laquelle chacune et chacun est en compétition avec toutes et tous, est évidemment la violence sociale, phénomène parfaitement observé aux États-Unis qui doivent chercher dans des conflits étrangers une expulsion de la violence domestique entraînée par leur capitalisme.
C’est dans ce cadre que jour après jour, de manière inexprimable et insidieuse, par de micro-oscillations et d’infimes rotations de l’histoire, nos États sociaux se détériorèrent. Construit après la guerre sur un modèle homogène de solidarité, alignant travail et capital, c’est aujourd’hui le capital qui prédomine à l’échelle mondiale. Le néolibéralisme anglo-américain et la mondialisation ont certes apporté de nombreux bienfaits, mais pas pour ceux dont l’immobilité du travail les ancre localement. Cette réalité a été exacerbée par la numérisation, qui a mené à une dominance extraterritoriale d’entreprises principalement américaines et à une centralisation des gains de productivité autour de plateformes à forte densité de capital. Il est évident que cette tendance sera amplifiée par le déploiement rapide des intelligences artificielles, majoritairement d’origine étrangère, posant la question du partage des gains de productivité, probablement au détriment du travail. Cette évolution sociétale s’inscrit dans un contexte démographique défavorable, caractérisé par le vieillissement de la population, qui entraîne non seulement un ralentissement de la croissance économique, mais aussi une augmentation des dépenses de soins de santé, de maladie-invalidité et de retraites.
Mais s’il est compréhensible de parler d’un marché des capitaux, il est inqualifiable de parler du marché du travail, sauf à réduire l’humain à un mobile fongible productif de manière éphémère. Pourtant, cette objection fut balayée par la pensée dominante au motif que le travail devait être flexibilisé et mobile pour s’ajuster aux gisements de croissance, comme on le constate aux États-Unis.
De surcroît, l’idée se développa qu’il fallait gérer un État comme une entreprise qui agit dans le marché. Cette idée fut fondée sur l’échec avéré des politiques publiques dans les années 1970, au cours desquelles les industries de services supplantèrent les entreprises manufacturières. Bien sûr, certains rappelèrent que, malgré ce que le postulat néolibéral s’évertue à affirmer, on ne gère pas un État comme une entreprise, à commencer par le fait que le mode de décision de cette dernière n’est pas démocratique. Une entreprise est en quête de monopole et obéit aux lois de rentabilité qu’elle essaie d’influencer. L’État est une formulation morale qui s’exprime dans le subtil équilibre de la prospérité individuelle. On écarta rapidement ces esprits chagrins.
Alors, que penser de cette économie de marché ? Elle est ambivalente. Elle attire par sa capacité à générer le progrès et à démultiplier la richesse. Mais, en même temps, elle est effrayante, voire suffocante, à cause de son narcissisme. Dénuée de mémoire, elle ne s’accommode que d’utilités financières. Elle ne tolère pas l’immobilisme et se révèle aussi volatile que les cours de bourse qu’elle anime. Une chose semble néanmoins claire : l’économie de marché est un modèle dans lequel le travail est, de manière inqualifiable, parfois une externalité, voire une variable d’ajustement. Et cela conduit résolument à l’idée que le marché et l’État, responsable des équilibres sociaux, doivent être l’avers et le revers de la même pièce.
Dans ce contexte qui conduit à l’isolement social et consumériste, comment ne pas défendre une repolitisation de la pensée alors que l’économie de marché néolibérale veut écarter les frictions étatiques, voire l’État lui-même, pour augmenter la fluidité du capital et des humains ? Car, ne l’oublions pas, cette économie néolibérale exige que ces derniers abandonnent leur ancrage pour suivre les foyers de croissance, jusqu’à en déterritorialiser le travail, ce qui a conduit, entre autres, aux mouvements protestataires des gilets jaunes français.
La perte de repères combinée à l’homogénéisation du monde autour de métriques purement financières conduit à une atomisation des humains (ce qui constitue l’un des objectifs du néolibéralisme anglo-américain afin de fracturer la force de négociation des travailleurs dans une collectivité), à des replis identitaires, à des révulsions ethniques, à la recherche de liens exclusifs, bref à la désunion sociale et à la négation de l’altruisme. À cet égard, il ne faut pas oublier que cette homogénéisation est elle-même source de frictions, car les individus, au-delà d’un certain degré d’acceptation, refusent de se fondre dans une culture planétaire, d’où l’émergence de replis sectaires et de sécessions citoyennes de différentes natures.
C’est pour cette raison que l’atomisation des individus, proche de leur uniformisation (aussi plaidée par le communisme), doit être un échec, car l’individu n’est justement pas destiné à être une valeur mobilière qui se fond dans les nombres du marché dont la fonction est de brasser des semblables.
Il faut combattre cette scandaleuse idée, proche de l’esclavagisme, héritée du taylorisme, du nom de son inventeur, l’ingénieur américain Frederick Taylor (1856-1915) qui fonda l’organisation scientifique du travail sur une analyse détaillée et rigoureuse des modes et techniques de production (gestes, rythmes, cadences, etc.) et sur l’établissement de la meilleure façon de produire. Il faudra Charlie Chaplin (1889-1977) pour tourner le taylorisme en dérision dans Les Temps modernes en 1936, présentant le personnage de Charlot qui lutte pour survivre dans le monde industrialisé.
C’est pour cette raison qu’il faut conserver et surtout renforcer nos États sociaux européens tempérés, car ils devraient apporter la confiance. Reléguer l’État à une adhésion fugace, ou pire à une expression sans légitimité est une erreur. L’État doit rester un repère dans un fin équilibre avec la sphère privée avant qu’il ne soit instrumentalisé de manière populiste et forte pour s’opposer à l’économie de marché néolibérale avec laquelle il n’a pas su ou pu dialoguer.
Il s’agit de restaurer un État stratège, organisateur de la mobilisation et de la mutation économique, sociale, climatique et environnementale, fondé sur des valeurs morales de solidarité et d’inclusion afin qu’il s’intègre dans un capitalisme qui serait alors modéré par l’action de ce même État. Il devrait en découler une approche plus formelle du déploiement de nos économies, en inspiration des plans quinquennaux articulés après la Seconde Guerre mondiale et dont le plan du Commissariat au plan français de 1946, sous la direction de Jean Monnet (1888-1979), certes reflétant une économie dirigée dans le cadre des rationnements reconstructions, est un chef-d’œuvre. Il s’agit d’une impulsion qui rapproche les pouvoirs publics et privés et qui conduit à des allocations d’efforts concentrés dans certains domaines.
Je citerai donc Les jours heureux, programme adopté dans la clandestinité en 1944 par le Conseil national de la Résistance (CNR) français et qui a inspiré les grandes réformes d’après-guerre. Que prévoyait d’ailleurs ce texte du CNR, écrit au milieu du conflit mondial ? Il prévoyait l’éviction de grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie, une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général, l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’État et l’instauration d’un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec une gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État. Est-ce tellement éloigné d’un projet de société solidaire et apaisant ?
Il faut aussi rappeler les politiques keynésiennes mises en œuvre au cours des années suivant les New Deals de Franklin Roosevelt (1882-1945, président des États-Unis de 1933 à 1945). Les New Deals furent des politiques interventionnistes mises en place entre les années 1933 et 1938 pour lutter contre les effets de la grande dépression des années 1930 aux États-Unis dans le sillage de la crise boursière de 1929 et de la politique déflationniste de Hoover (1874-1964, président des États-Unis de 1929 à 1933). On peut également se référer au Welfare State britannique et à la recherche de la prospérité partagée des chanceliers allemands Konrad Adenauer (1876-1967, chancelier d’Allemagne fédérale de 1949 à 1963) et Ludwig Erhard (1897-1977, chancelier d’Allemagne fédérale de 1963 à 1966).
D’ailleurs, l’économie de marché néolibérale ne coïncidait originellement pas avec un pouvoir public chétif. Au contraire, celui-ci gagne en importance dans un modèle économique qu’on veut voir dépouillé de monopoles et d’oligopoles. Malheureusement, l’économie numérisée a renversé cette idée et conduit à l’érection de monopoles qui auraient été impensables il y a une vingtaine d’années.
Par ailleurs, sans l’intervention des États, l’économie se serait effondrée en 2008 et lors de la crise sanitaire. Il n’y a pas de contradiction entre la réhabilitation d’un État stratège et social et un capitalisme équilibré et contenu. Contrairement à ce que Margaret Thatcher avait affirmé en 1985 à propos de son modèle néolibéral, à savoir « There is no alternative », il y a la voie médiane de l’État stratège réhabilité.